J’allais sur mes 20 ans, nous étions une petite bande de copains qui pratiquions le vélo pour occuper nos journées de vacances, partant au hasard sur les chemins corréziens. Parmi eux Jean-Loup, du même âge que moi, me proposa de prendre une licence au club cyclotouriste local (il était voisin du trésorier de ce club, « les Cyclotouristes des Monédières ») en m’expliquant qu’on pouvait faire plein de belles choses…
Je me laissais tenter et c’est ainsi que dans les premiers jours de juillet 1965 je rentrais dans la grande famille (encore petite à l’époque) de la FFCT . Une première ballade avec Lucien Vacher (le trésorier) et après discussion nous voici inscrits à la Semaine Fédérale du Puy en Velay. Avec Jean-Loup on commençait à faire des projets, y compris de tenter la randonnée finale du samedi : « la Randonnée Velay-Vivarais » 200km !!

Jean-Loup possèdait un vélo dit « demi-course » avec double plateau et 4 pignons (un 8 vitesses), moi j’avais un vélo… seulement 3 vitesses… On rêvait… Si on connaissait les gorges de la Dordogne on ne savait pas ce qui nous attendait en Haute Loire.
Enfin le jour du départ arriva, c’est par le train que l’on rejoignait (à quatre) la capitale de la Haute Loire. Les vélos suivaient en bagages accompagnés, aux deux changements en cours de trajet, on surveillait nos vélos pour être sûrs de les retrouver à l’arrivée.
On était hébergé en dortoir, les campings fédéraux n’existaient pas encore…, et on prenait nos repas du soir sur place. Venus uniquement pour la fin de semaine, notre première journée complète fut celle du jeudi avec le pique-nique au Lac du Bouchet, près de 80 km avec 2 fois le franchissement des gorges de l’Allier. Malgré le poids de mon vélo et mes seules 3 vitesses, j’arrivais à lâcher Jean-Loup dans la deuxième grimpée.
Le vendredi matin ce fut la visite de la ville, puis celle de la distillerie de la Vervaine du Velay (avec dégustation) et enfin un tour dans les environs où la côte de St-Vidal nous fit mettre pied à terre de façon impitoyable ! (Hum ! mauvais dopant l’alcool…). Le dîner fut le bienvenu, mais en dessert une grosse surprise : au pied de l’escalier conduisant au dortoir en travers des marches je découvrais mon vélo exposé avec une pancarte : « LE PLUS BEAU ».
Je pestais en moi-même, je me dépêchais d’aller remiser mon vélo tout au fond du couloir où étaient entreposés tous les autres vélos, rutilants, munis de double voire triple plateaux, de garde boue…des randonneuses type fédérales !
C’est vrai qu’il était « beau » mon vélo, mais dans le sens propre du terme, il avait peut-être fait la guerre… On pouvait y voir 3 à 4 couches de peintures qui s’écaillaient, il n’avait pas de garde boue, la roue arrière était bizarre : voilée, munie de 3 pignons à droite et d’un pignon fixe à gauche, les poignées de freins n’étaient pas terribles et avaient beaucoup de jeu, les freins étaient d’un modèle antique et marchaient tant bien que mal…
C’est vrai qu’il sortait du lot et qu’il méritait cette remarque ironique faite sous forme de plaisanterie. Vexé, je prenais ce jour-là la décision d’avoir pour l’année suivante un beau vélo comme les autres…
Epilogue :
En mai 1966, après avoir économisé franc après franc et cassé ma « tirelire » j’achetais une randonneuse 10 vitesses (elle en a eu 15 l’année suivante) qui me permit ensuite d’effectuer des périples plus ou moins longs pendant de nombreuses années, y compris deux voyages cyclo-camping.

Depuis, j’ai eu l’occasion de voir des jeunes venir pratiquer dans leur débuts avec des vélos parfois en piteux état, je me reconnaissais en eux, mais jamais je n’ai fait de remarque vexante sur leur bicyclette, par contre je tentais toujours de leur expliquer ce qu’il faudrait améliorer pour leur sécurité en attendant qu’ils puissent avoir un beau vélo, souvent l’année suivante…
Pour chacun, son vélo c’est toujours le plus beau… même si on envie celui du copain.








